Chapitre 27

Peut-on dire que le peuple soit informé et consentant, lorsque la minorité au pouvoir agit en grand secret pour allumer une guerre dans le seul but de justifier l’existence de ses propres forces armées ? L’histoire a déjà amplement répondu à ces questions. Chaque société appartenant à un Co-sentience moderne a fait sien le jugement historique selon lequel la dissimulation ou le défaut d’information publique en ce domaine constitue un crime impardonnable.

Extrait du Procès des Procès.

 

Moins d’une heure après avoir évacué la Porte 18, McKie et son escorte arrivèrent dans l’immeuble où Jedrik avait établi son quartier général. Il décida d’emprunter la petite entrée où se trouvait l’ascenseur direct, pour éviter d’avoir à passer par la pièce où était Pcharky. Il ne voulait pas que son attention fût inutilement distraite en un tel moment. Il abandonna l’escorte dans le hall, en donnant des ordres pour que les hommes se restaurent et prennent un peu de repos, puis appela l’ascenseur. Ce fut une jeune Humaine d’une quinzaine d’années qui lui ouvrit la porte et lui fit signe d’entrer dans la pénombre de la cabine.

McKie, dissimulant parfaitement la méfiance qu’il ressentait d’instinct envers tous les habitants, mêmes jeunes, de cette planète, l’observa cependant avec attention tandis qu’elle regagnait son coin. C’était une gamine aux joues et aux mains barbouillées de crasse, vêtue d’une salopette grise déchirée aux genoux. Le fait même d’avoir pu survivre sur Dosadi indiquait qu’elle avait dû être obligée de se vendre un bon nombre de fois pour quelques miettes de nourriture. Il comprit à quel point il avait été influencé par Dosadi quand il s’aperçut que cette pensée ne soulevait pas chez lui la moindre réaction de censure. Lorsqu’on vivait dans des conditions écrasantes, on faisait ce que les conditions exigeaient. C’était la seule alternative : ça ou la mort. Et certains choisissaient sans doute la mort.

« Jedrik », dit-il.

Elle manipula ses commandes et il se retrouva bientôt au seuil d’un corridor qu’il ne connaissait pas. Deux gardes qu’il connaissait étaient cependant de faction devant une porte au fond du corridor. Ils ne firent même pas mine de s’intéresser à lui quand il ouvrit la porte et entra d’un pas vif dans une pièce vide qui servait d’antichambre. Moins sûr de lui qu’il ne le laissait paraître, il ouvrit une seconde porte et se retrouva dans un endroit plus vaste où régnait une pénombre de salle de projection. Plusieurs silhouettes étaient visibles, face à un foyer holographique situé sur sa gauche. Il reconnut Jedrik à son profil et, sans faire de bruit, alla s’asseoir à côté d’elle.

Elle ne détourna pas son attention du foyer H, où se tenait un Broey grandeur nature qui fixait un point juste au-dessus de leurs têtes. McKie identifia le léger décalage de la simulation par ordinateur. Le Broey du foyer n’était qu’une image.

Quelqu’un, à l’extrémité opposée de la salle, se leva pour changer de place dans l’obscurité. McKie reconnut la silhouette de Gar au moment où l’un des rayons du projecteur l’éclaira.

« Pourquoi cette simulation ? » chuchota McKie en se penchant vers Jedrik.

« Il commence à faire des choses que je n’ai pas prévues. »

Les missions-suicides. McKie reporta son regard sur la simulation, en se demandant pourquoi il n’y avait pas de son synchronisé. Ah ! Oui… Ils lisaient sur les lèvres, et le silence permettait de mieux concentrer leur attention. Jedrik était en train de réviser le modèle de Broey qu’elle avait dans la tête. Elle en avait certainement un autre, encore plus précis que celui de Broey, qui lui permettait de connaître légèrement à l’avance les réactions d’un certain Jorj X. McKie.

« Tu l’aurais vraiment fait ? » demanda-t-il.

« Pourquoi me distrais-tu avec ces bêtises ? »

McKie se mit à réfléchir. La réplique était justifiée. Il n’avait pas à lui poser cette question, puisqu’il connaissait d’avance la réponse. Bien sûr qu’elle l’aurait fait. Elle aurait échangé son corps contre le sien et franchi le Mur de Dieu sous l’identité de Jorj X. McKie, Saboteur Extraordinaire. Rien ne disait d’ailleurs qu’elle n’allait pas le faire, à moins qu’il ne comprenne la mécanique du transfert.

Elle était maintenant au courant du délai de soixante heures, et devait se douter de ce que cela signifiait. Moins de soixante heures. Et les Dosadis étaient capables de créer des projections très complexes à partir de données limitées. À preuve cette simulation de Broey.

L’image dans le foyer parlait à une Humaine corpulente qui tenait à la main une sorte de tube que McKie identifia, au bout de quelques secondes, comme un communicateur de campagne.

Jedrik s’adressa à Gar en élevant la voix :

« Elle est toujours avec lui ? »

« Elle se drogue. »

Rien que ces deux phrases condensaient toute une conversation sur les différentes manières d’utiliser cette femme. McKie ne demanda même pas avec quoi elle se droguait. Il y avait trop de substances astreignantes sur Dosadi. Chacune avait ses caractéristiques et mettait parfois en jeu d’étranges monopoles dont tout le monde ici semblait connaître les secrets. C’était une lacune qui en disait long dans la formation que lui avait fait donner Aritch avant de l’envoyer ici : les monopoles et leurs différents usages.

Tandis que McKie s’imprégnait de ce qui se passait dans le foyer, les raisons de cette séance commencèrent à devenir un peu plus évidentes. Broey refusait de croire ce que lui rapportait Havvy.

Havvy apparut également dans le foyer.

Jedrik jeta un bref coup d’œil en direction de McKie au moment où l’image de Havvy s’anima. Évidemment. Elle tenait compte de McKie dans ses prévisions.

Il serra fortement les lèvres. Elle savait que Havvy le contaminerait. Ils étaient incapables de dire « je t’aime » sur cette maudite planète. Oh, oui ! Il fallait pour cela qu’ils créent une projection spéciale.

« La plupart des données utilisées ici datent d’avant la rupture », fit McKie à haute voix. « Elles sont dépassées. Au lieu de demander à l’ordinateur de nous projeter de belles images, pourquoi ne pas fouiller notre propre mémoire ? Je suis sûr qu’on doit pouvoir, en combinant toutes les expériences où intervient Broey… »

Un rire étouffé, quelque part sur sa gauche, le fit s’interrompre.

Trop tard, McKie s’aperçut que chaque siège dans cette salle avait un bras relié à la simulation. Ils étaient tous en train de faire exactement ce qu’il avait suggéré, mais d’une manière beaucoup plus poussée. Les personnages du foyer s’ajustaient continuellement et instantanément aux souvenirs combinés de tous ceux qui étaient présents. Le même bras de siège équipé se-trouvait à la droite de McKie. Il prit soudain conscience de l’image lourde et prétentieuse qu’il devait encore donner de lui. Ces gens n’avaient pas l’habitude de gaspiller leurs mots. Toute autre attitude était le fait de quelqu’un d’anormal, d’incapable ou… d’étranger à Dosadi.

« Il enfonce toujours les portes ouvertes ? » demanda Gar.

McKie se demanda s’il avait perdu son poste de lieutenant, et compromis ses chances d’élucider les mystères de la Bordure. Mais… en fait, c’était le temps qui manquait, maintenant. Il faudrait qu’il pénètre la Bordure d’une autre manière.

« Il est nouveau », déclara Jedrik. « Ce qui ne signifie pas forcément naïf, comme vous devriez le savoir. »

« Vous faites comme lui en ce moment », dit Gar.

« Cherchez encore. »

McKie posa la main sur les commandes de son siège, cherchant à reconnaître les boutons dans l’obscurité. Il ne lui fallut que quelques instants pour y arriver. Le dispositif était à peu près le même que ceux qui étaient répandus dans la Co-sentience. Une adaptation des machines utilisées par la Poldem, sans aucun doute. Insensiblement, il modifia l’image de Broey en le faisant plus lourd et en lui donnant les bajoues épaisses et les caroncules nodales d’un Gowachin de sexe mâle à la saison des amours. Puis il figea l’image.

« Il s’amuse ? » demanda Gar.

Jedrik répondit à sa place :

« Ce sont des données qu’il a apportées avec lui. »

Elle manipula ses commandes, arrêta la projection et ralluma la salle.

McKie remarqua que Tria n’était pas là.

« Les Gowachins ont mis leurs femelles à l’abri quelque part », dit-il. « Nous ne devrions pas avoir trop de mal à localiser cet endroit. Faites dire à Tria de ne pas lancer tout de suite son offensive contre le couloir de Broey. »

« Pourquoi attendre ? » interrogea Gar.

« À l’heure qu’il est, Broey a dû presque finir de l’évacuer. »

Gar, furieux, protesta :

« Pas un seul d’entre eux n’a pu franchir la porte de la Bordure. »

« Pas par la Bordure », fit Jedrik.

Tout s’éclaircissait, maintenant. McKie venait de lui fournir le levier dont elle avait besoin. Le moment arrivait de l’utiliser comme elle en avait toujours eu l’intention. Elle se tourna vers lui.

« Nous avons plusieurs choses à finir. Tu es prêt ? »

Il demeura silencieux. Comment répondre à une question si chargée de signification dosadie… Tant de choses demeuraient informulées sur cette planète que seul un autochtone pouvait prétendre les comprendre toutes. McKie, une fois de plus, se sentait étranger, diminué, comme un enfant au potentiel douteux parmi des adultes normaux :

Jedrik se leva et s’adressa à Gar :

« Faites dire à Tria de se tenir prête pour une autre mission. Mettez Broey au courant. Appelez-le sur une ligne normale. Nous allons pouvoir mettre vos fanatiques à contribution. Si seulement quelques-uns d’entre eux réussissent à s’infiltrer jusqu’à ce fameux graluz, ce sera amplement suffisant et Broey ne mettra pas longtemps à comprendre. »

McKie remarqua qu’elle s’adressait à Gar sur un ton qu’il connaissait bien, puisque c’était celui qu’elle avait employé naguère avec lui quand elle avait quelque chose d’important à lui apprendre. Aujourd’hui, elle ne jugeait plus nécessaire de lui parler avec une telle emphase, et sembla trouver amusant qu’il s’en aperçoive.

« Allons-y », dit-elle. « Nous n’avons plus beaucoup de temps. »

Dosadi
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